Tout d'abord, je tiens à préciser que je ne citerais aucun nom d'élève ni de collègue sur ce blog. Par respect pour tous.
Aujourd'hui, je ressens le besoin de raconter ma journée. Parcequ'elle était fatiguante, pleine d'émotions, que je suis rentrée fourbue, comme si j'avais parcouru un marathon...
Tout a commencé ce matin, arrivée à 7h45, comme d'habitude, je fais l'ouverture de la classe avec mon collègue, les mômes arrivent au compte-goutte, jusque-là, tout va bien.
8h05 : Mm.A, notre éducatrice-spécialisée nous prévient qu'elle commence le cours et qu'elle n'admettra pas dans sa classe les élèves retardataires....Parlons en de ceux-là. Ils sont deux à manquer à l'appel. Il y a d'abord ce grand con de P. et aussi notre petit loulou sous camisole chimique de R....
On s'inquiéte pas trop, P. vient en scooter, et le respect des horaires, c'est pas trop ça. Quand à R. il vient en bus, de Bourgueil, et il s'est récemment brulé le visage et les mains au deuxième degré en jouant avec des allumettes...Tout seul chez lui....Sans surveillance....Avec du papier, des allumettes, et de l'essence....normal.....
8h10 : R. arrive, désolé, il n'a pas pu aller plus vite en venant de la gare, parceque le froid piquait trés méchamment ses brulûres sur son visage...hem...on comprends...il n'ira quand même pas en cours.....Il dit trop rien, il se pose tranquillement à la caféteria, et attend que le collègue lui file un peu de boulot pour s'occuper. Mignon.
8h15 : P. arrive, pas du tout désolé, la gueule enfariné, limite à nous engueuler NOUS parceque LUI est à la bourre. Pas d'excuse évidemment. On lui explique qu'il n'ira pas en cours. "PUTAIN, VAS-Y C'EST TROP NUL CETTE CLASSE DE MERDE, PUISQUE C'EST COMME CA, JME CASSE!"..Et il prend la porte, sans autre forme de procés...Je ne suis pas surprise, je n'interviens pas (on est tellement habitués....) mon collègue affiche un sourire bizarre, et il dit d'une voix forte "BON BAH PAS LE CHOIX, JE DOIS TELEPHONER AUX PARENTS ET A LA POLICE POUR DECLARER LA FUGUE!"...Aussitôt, la porte se rouvre, le môme revient avec un sourire en coin. En fait, il fesait du cinéma (il est trés doué. On en rigole souvent), et nous sort "Putain, c'est bon, je reviens parceque sinon tout le monde va me casser les couilles". Il va dans la cafét, il en branle pas une, mais il fait pas chier. Fin de l'incident.
9h15 : Aprés la pause des shtroumphs rebelles, sans accident notable, je vais accompagner notre jeune prof de français. Aujourd'hui, on fait le "filage pour le JT". On a en effet prévu de tourner un JT avec les monstres dans un vrai studio à chaque session de mômes. Alors ca nécessite un peu d'entraînement dans la classe avant. On doit donc filmer un présentateur et tous ses journalistes, chacun a préparé un article sur le sujet de son choix, et doit venir le lire. C'est pas facile, mais c'est marrant quand même.
9h20 : V., trés enervé de l'intervention impromptue de notre chef colérique, sort en tempête de la classe, puis revient prendre ses affaires, et se casse de la classe relais. Un de moins.
9h25 : Retour du chef dans la classe, P. veut pas bosser, il est viré de cours, encore un de moins.
11h : Le cours se termine donc dans un calme plus que relatif (on est en classe relais quand même), on a réussi à faire un filage, et j'ai pas mal kiffé sur les mômes. Je suis trés trés fière de certains, et je leur fait comprendre. C'est chou comme ça rougit à cet âge là.....
11h03 : Je vais prendre un café en speed, avant de les emmener à la cantine, je vais voir comment P. se porte dans sa cafét tout seul, on se met à bavarder gentiment, lorsque j'entend des bruits de baston au fond de l'appart, et des cris impressionnants. Je me léve en trombe, P. me regarde en rigolant "tu vas t'interposer??"..... J'arrive dans le couloir, R. fonce sur moi, rouge de colère, j'essaie de l'arrêter, il me repousse, prend la porte, et descend les escaliers à toute vitesse. Suivie d'un de mes collègues, je le poursuis jusque dans le hall d'entrée, et je ne parviens que trés trés difficilement à l'empêcher de sortir....R. est un môme adorable...Il faut le savoir...un vrai petit bout, de 13 ans, avec la force d'un jeune taureau...le plus fort qu'on ai eut depuis 2 ans...(d'aprés le chef)...mais quand il est fâché...quand ses médicaments ne font plus effet......il ne maitrise plus rien, mais alors, plus rien du tout !!
VLAN BAM BAM VLAN !! Il frappe tout ce qui passe à sa portée : le mobilier, les murs, la porte, les boites aux lettres...Finalement, mon collègue arrive à l'acculer dans un coin, et c'est à ce moment là qu'un mec qui fumait sa clope dehors me fait signe de lui ouvrir la porte (bloquée par les coups de R.)...Passablement secouée, je lui ouvre, c'est le mec qui tient la boutique d'info à côté. Il me sort direct : 'Oui ! heu ! je trouve ça inadmissible ! Qu'attendez-vous pour le calmer? Cela n'est pas normal ! C'est déjà arrivé ! Je vais devoir faire appel à vos gestionnaires!!". Complétement déboussolée, je lui réponds "Mais on fait ce qu'on peut monsieur ! Vous croyez que ça nous fait plaisir? Qu'on essaie pas de faire de notre mieux ??" et je lui referme la porte au nez. J'ai les larmes aux yeux.... A ce moment là, un autre monsieur qui bosse dans l'immeuble, notre voisin du dessous, un gars vraiment bien, arrive un peu inquiet, observe la situation, comprend rapidement. Il prend ma main dans les siennes et me dit "ne vous inquiétez pas, des abrutis, vous en rencontrerez tout le temps, ne prenez pas ça contre vous...Vous avez besoin d'aide?". Mais le chef étant (enfin) descendu, je le remercie chaleureusement, et il me dit qu'il n'y a aucun problème.
11h20 : R. reste avec notre chef à parler dans son bureau, on emméne toute la troupe manger, il faut se dépécher, ils ont un bus à prendre pour l'escalade, assez vite, alors on a pas le temps de trainer. Le trajet se passe bien, manger délasse un peu mes nerfs. On a encore un peu de temps, on se dirige alors vers le city-stade pour faire un foot, et c'est seulement à 12h20 que je laisse la joyeuse troupe à l'arrêt de bus, accompagné de deux de mes collègues.
Je rentre tranquillement à la classe, il y a facilement 1borne à faire, j'en profite pour téléphoner à Olive..Ca fait du bien de raconter...Il me demande si j'ai pas été blessée, mais non. R. a été violent, mais pas un instant il n'a voulu me faire mal, il n'a fait que me repousser, et plutôt gentiment (vu sa force). J'arrive enfin à la place ou je bosse, avec un point de côté sympatoche. Je croise le chef et R. qui vont à la cantine. Le chef me dit 'tu accompagnes R. S'il te plait ??"...Je viens de me taper 2kms à pieds en moins d'une heure...une baston....pas de problème.... Il est tout gêné, il me regarde, et je lui fais le plus beau sourire que je peux en lui disant "ca va bonhomme?" tout rassuré, il me dit que oui, et jusqu'au retour à la classe, tout se passe trés bien. J'adore ce môme.....
13h45 : J'ai fini d'aider mon chef à taper le rapport d'incident du matin...Il va aller à notre principale référente, et aussi au procureur...Ca fait 1semaine et demie qu'on essaie de faire placer R. en urgence...C'est pas un môme qu'on peut/doit laisser seul. Hors, ses parents, plus ils sont loin, moins ils s'en occupent, mieux ils se portent... Alors que le gamin, quand tu t'occupes, ne serait-ce qu'un peu de lui, que tu lui fais faire un tas de trucs : mosaique, bricolage, dessin, ordi, lecture, il est chou comme tout...En 6 semaines, c'est sa première crise, et il avait des raisons en plus. J'apprends que sa mère avait fait une lettre l'autorisant à aller faire du cheval l'aprés-midi, mais que notre chef a refusé qu'il y aille. Il sort tout juste d'une grosse entorse au doigt, et il a encore de belles plaies sur le front et aux mains....Il explose en entendant ça, il ne comprend pas ou sont ses limites, à la fois physiques, et mentales....Il est tellement petit...Tellement malheureux....Sa mère a peur de lui, tout le monde le rejette, et c'est sous la crainte que madame a rédigé la lettre...Mais bien sûr...Nous on soupçonne des maltraitances...Dans tous les cas, il appelle au secours.
Aprés coup, je vais voir mon ptit bonhomme qui a l'autorisation de finir sa table en mosaique pour l'aprés-midi. Il est tout penaud. Le chef me dit qu'il regrette beaucoup son geste, qu'il est très malheureux de ne pas avoir pu se contrôler...De tout manière, pas une seconde j'ai pu lui en vouloir....Je n'ai même pas eu peur...J'ai juste ressenti une énorme tristesse devant sa détresse, et une grosse colère face à la connerie des gens.....Je lui dis au revoir, à demain, il me fait un grand sourire, et me dit "A demain!"...... J'adore ces enfants......
Aujourd'hui, je ne mettrais pas non plus de dessin sous paint...certaines choses se passent d'illustrations, comme certaines illustrations se passent de commentaires..Je me doute que peu s'embéteront à lire ça...Mais au moins, j'aurais raconté, et ça fait du bien....